Quand Charles de Foucauld atteignit Agadir, Essaouira et Taroudant, en 1884

A la fin du 19e siècle, tandis que Napoléon III vient d'être chassé du pouvoir en France, un jeune vicomte, Charles de Foucauld, part à l'aventure, pour explorer le Maroc, alors peu ouvert aux étrangers, et même dangereux à l'égard des chrétiens. De juin 1883 à mai 1884, il parcourt le pays à pied. Encouragé dans son initiative par la France ? Espion ou pas, le 23 janvier 1884, il atteint Agadir et, cinq jours plus tard, il est à Essaouira la juive sous le vent. Cet endurant éclaireur accomplira un extraordinaire parcours de près de 3'000 kilomètres, qui débouchera sur un ouvrage nommé "Reconnaissance au Maroc". Très précis, accompagné de cartes, celui-ci contribuera à poser les bases du futur Protectorat et restera LA référence jusqu'à la Seconde guerre mondiale. A l'origine officier de cavalerie fêtard, à la tête d'une fortune immense et ayant perdu la foi, à l'opposé donc du moine ascétique qu'il deviendra plus tard dans le Sahara, le vicomte de Foucauld part à 25 ans (photo ci-dessus) à la découverte du Maroc, qui l'attire comme un aimant. Si les Européens connaissent les ports atlantiques et méditerranéens, avec qui ils commercent, l'intérieur du pays demeure totalement obscur à leurs yeux. La croissance économique avance à toute vitesse dans le monde occidental. Le Maroc, lui, vit en autarcie, jalousement replié sur lui-même. Trois ans auparavant, le sultan Hassan 1er, grand-père du futur Mohammed V, avait ratifié malgré lui les accords de la conférence de Madrid, ouvrant ainsi le début du protectorat économique. A Alger, Charles de Foucauld apprend l'hébreu, l'arabe, la topographie, l'usage du sextant. Il se munit d'une boussole, d'un chronomètre, d'un baromètre à huile pour mesurer l'altitude et d'un thermomètre. Afin de ne pas être repéré, le jeune explorateur se présente sous les traits du rabbin "Joseph Achkenazi" ou "Joseph Alleman", avec caftan et papillotes. D'un naturel discret et réservée, il est accompagné de son ami Mardochée Abi Serour. qui, lui, est un vrai rabbin. Charles de Foucault est frappé par l'intensité de la foi des musulmans, ce qui, plus tard, ne manquera pas d'influencer son propre parcours. Sur son chemin, il brave les pièges les plus divers. L'Empire chérifien ne comprend quasiment pas de routes et des combats incessants opposent les tribus. Les pilleurs rôdent aussi. A Debdou, les Juifs qui abritent le jeune Français connaissent des jours d'angoisse lorsque les Arabes les soupçonnent d'avoir hébergé un chrétien. Dans l'espoir d'apaiser leur colère, ils leur remettent une forte somme d'argent. Le paiement de cette rançon ne suffit pas. Le mellah de Debdou est alors pillé. Agadir "pauvre bourgade" Parti de Tanger (voir la carte ci-dessus), Charles de Foucauld descend en direction de Fès, puis de Beni Mellal. Evitant Marrakech la légendaire, il traverse l'Atlas par le tizi n'Glaoui, descend jusqu'à Tissint et Akka, avant de parvenir, le 23 janvier, à Agadir, nommée à l'époque Agadir Irir, pour éviter la confusion avec les autres lieux qui portaient cette appellation, et qui sont innombrables, encore de nos jours. Dans son journal de route intitulé "Reconnaissance au Maroc", Charles de Foucauld décrira ainsi son arrivée : "A 11 heures, après avoir franchi quelques dunes de sable de huit à dix mètres de haut, je me trouve au bord de la mer. Je longe le rivage jusqu'à Agadir. Le chemin passe au-dessous de cette ville, à mi-côte entre elle et Founti". L'explorateur qualifie Founti, lieu de la fontaine portugaise originelle, de "hameau misérable" comportant uniquement "quelques cabanes de pêcheurs". Il livre un croquis d'Agadir sur son éperon. Il n'y n'entre toutefois pas, désireux qu'il est de ne pas être démasqué. Et le voyageur écrit, sans concessions : "Agadir, malgré son enceinte blanche qui lui donne un air de ville, est, me dit-on, une pauvre bourgade dépeuplée et sans commerce." Déclassée par les deux autres ports fondés par les Portugais situés plus au nord, la future cité balnéaire n'est décidément encore qu'un hameau de pêcheurs. Il faudra attendre le Protectorat et 43 ans pour voir le sultan Moulay Youssef être accueilli à Agadir. Mais même à cette époque-là, la future Perle du Souss ne sera encore que peu développée, ne comptant pas davantage que 2'000 habitants. Peu de commerce à Mogador Le 28 janvier 1884, Charles de Foucauld atteint Essaouira, la juive sous le vent, alors nommée Mogador. Pourquoi Essaouira ? A Tissint, il s'est aperçu qu'à la suite de "vols successifs" il doit se procurer des fonds et qu'il ne peut en obtenir que dans une ville où il trouvera des Européens. La plus proche est Mogador. Ce 28 janvier, il se précipite donc au consulat de France et y écrit des lettres pour Paris. Il lui faut toutefois attendre 45 jours avant de recevoir les fonds demandés. Il explique ce très long délai, qui me rappelle entre parenthèses celui que j'ai dû subir de la part de Poste Maroc en 2017, par "le peu de commerce que fait aujourd'hui Mogador". Cette cité, raconte-t-il, "dont le nom est écrit en grosses lettres sur nos cartes, est loin d'être le port important que nous pourrions nous figurer. Celui qui s'attendrait à trouver une ville en relations constantes avec l'Europe serait déçu". Marrakech (que l'explorateur écrit "Merrâkech") est "le plus grand centre commercial du Maroc". Or la Ville ocre "reçoit tout de Djedida (Mazagan)". Les photos ci-dessus sont tirées de cartes postales datant de cette époque. Elles ne figurent pas dans l'ouvrage écrit par Charles de Foucauld. "Fertilité merveilleuse" de la plaine du Souss Parti de Mogador le 14 mars, avançant toujours à pied, Charles de Foucauld rejoint Tissint par un autre chemin que lors de l'aller. Le 21 mars (carte ci-dessus, tirée de "Reconnaissance au Maroc"), il remonte donc l'oued Souss "au milieu des tamarix, entouré de cultures, avec de grands oliviers ombrageant son cours". Le fleuve "forme une large bande verte". Au bas de la vallée, il voit en son centre "une nappe d'eau limpide, profonde de 50 centimètres, d'une rapidité moyenne". D'ordinaire cantonnée à une sobre description géographique, la plume de notre voyageur se fait tout à coup poétique, en livrant un descriptif quasi paradisiaque. La végétation est "d'une fertilité merveilleuse", écrit Charles de Foucauld, qui voit "un vaste jardin : champs bordés de cactus, ombragés d'oliviers, de figuiers et d'argans, semés d'une foule d'habitations". Le chemin est "garni de haies, serpente entre les vergers et les maisons qui se succèdent sans interruption". La plaine du Souss "enfermée entre deux longues chaînes, dont l'une, moins élevée, et à crêtes uniformes, borne au sud l'horizon d'une ligne brune, tandis que l'autre, s'élançant dans les nuages, élève à pic au-dessus de la campagne ses massifs gigantesques aux flancs bleuâtres, aux cimes blanches". Là où est situé actuellement le Jardin aux Etoiles La tribu des Houara, à l'origine de la ville d'Ouled Teima ne recueille pas autant de lauriers : "les pillages y sont aussi fréquents que jamais, bien que, depuis 1882, elle fasse partie du blad al makhzen", c'est-à-dire du territoire reconnaissant l'autorité du sultan alaouite. Le 22 mars, Charles de Foucauld traverse les douars situés autour du Jardin aux Etoiles, qui apparaîtra 130 ans plus tard ;-), et qu'il nomme Khemis Oulad Dahou, Sebt El Kefifat, ainsi que Tenin Oulad et Teïma. Il chemine à travers une région où ne se trouve "aucun lieu habité qui ne soit environné de cultures et de jardins". Il y croît des figuiers, des grenadiers, des oliviers. "Les demeures, vastes, sont la plupart flanquées de deux tours ne dépassant pas en hauteur les murs du bâtiment; on construit en pisé, on couvre en terrasse". A Taroudant, puis en direction du Nord Extrait du journal de route du 23 mars : "Bientôt apparaît une longue ligne noire, forêt d'oliviers d'où émerge le faîte d'un minaret : c'est Taroudant (notre photo : le quartier juif, à peu près à cette époque). A midi et demi, j'arrive au pied des murs. Je les longe sans entrer dans la ville. L'enceinte de Taroudant est construite en pisé jaune; elle a 5 à 6 mètres de haut, et 40 centimètres environ d'épaisseur, elle est pleine de lézardes et, bien que sans brèches, en mauvais état". La cité millénaire ne reçoit aucun cours d'eau, note l'explorateur, mais "est alimentée par des larges canaux dérivés du fleuve". Comme aujourd'hui, serait-on tenté d'ajouter. Le 31 mars, Charles de Foucauld rejoint Tissint et son fidèle ami Mardochée (notre photo), qu'il avait convenu de retrouver dans cette cité, ayant été accompagné dans son périple jusqu'à Essaouira et retour par des amis et des amis d'amis. Le 18 mai 1884, ayant pris la direction de la Méditerranée par l'est de l'Atlas, ce qui lui évite de le traverser à nouveau, notre marcheur endurci, toujours vêtu de son caftan de rabbin, parvient jusqu'à Oujda, puis à Marnia, en terre française. Il est reçu en héros à Paris où la prestigieuse Société de géographie lui décerne sa médaille d’or. Son voyage est considéré comme tout à fait extraordinaire. 1886 marque la conversion religieuse de Charles de Foucauld. Peut-être à la recherche de ce père qu'il perdit tout jeune, il devient moine trappiste et se cantonnera désormais dans la prière et l'extrême pauvreté, jusque dans le Hoggar algérien. Mais c'est une autre histoire, qui forgera sa légende et le conduira à la béatification en 2005. L'explorateur qui sillonna onze mois durant le Maroc de la fin du 19e siècle et sa "Reconnaissance au Maroc" sont toujours actuels. Pour preuve : l'ouvrage que viennent de publier Jacques Gandini et Gérald Colletta, sous le titre "La route Charles de Foucauld / Itinéraires au Maroc" sur les traces de l'explorateur. Empruntant autant que faire se peut les mêmes pistes, franchissant les mêmes cols, visitant les mêmes localités, ce guide à la fois pratique et historique est destiné à permettre de "parcourir le Maroc autrement, hors des sentiers battus et des grands circuits touristiques". Près d'un demi-siècle plus tard, le parcours de Michel Vieuchange, explorateur avant le tourisme de masse, possède des traits communs avec celui de Charles de Foucauld. Parti à la recherche de la ville idéalisée de Smara, Vieuchange y laissa sa peau.

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